Lee Fieldsend dévale les pistes de Verbier à toute vitesse à la recherche de l’aventure…

Le soleil était levé depuis quelques heures, il était pourtant encore tôt et il faisait étonnamment frais. A travers la vallée, quelques volutes de brume matinale s’attardaient, refusant de lâcher prise sur le magnifique paysage de Verbier. Autour de nous, des sommets enneigés pointant vers le ciel comme un Toblerone blanc géant. Plus bas, les forêts luxuriantes et verdoyantes s’étendaient dans le Val de Bagnes.

_KJS1925Nous étions trois, et tels des chevaliers avant une bataille, nous avions revêtu notre armure avec grand soin, inspecté nos étalons à l’affut de tous signes de faiblesse, et nous étions maintenant à califourchon sur nos VTT de descente, procédant aux derniers réglages et discutant de notre choix d’itinéraire – une descente verticale d’un peu moins de 2000 m de dénivelé, composée de pistes sinueuses et boueuses, de route goudronnées à une seule voie, de pittoresques villages suisses, de forêts et de pâturages tapissés de fleurs. Nous avons fermé nos casques et enfilé nos gants pour compléter nos coques blindées.
Un dernier contrôle, une petite poussée vers l’avant et nous voilà partis. Les premiers 500m en direction de Verbier allaient s’avérer être les plus difficiles. La station était à quelques jours de la fermeture et il restait encore de larges bandes de neige et de glace. Là où la neige avait fondu, le sol était encore trempé et boueux, ce qui nous faisait pédaler beaucoup sur un terrain marécageux. De grandes gerbes de boue giclaient derrière le vélo et dans mon visage, recouvrant mon masque alors que je peinais à prendre de la vitesse sur le départ plat.

Les remontées mécaniques et les signes de toute civilisation se transformèrent en nuage distant au fur et à mesure que la pente devenait plus soutenue, libérant mon esprit des factures, du travail, des responsabilités, pour vivre pleinement les forêts, la vitesse et le plaisir. Le sol devenait plus ferme et plus sec au fur et à mesure que nous nous rapprochions de la première piste dans la forêt. Nous avons arrêté de pédaler au moment où la raideur de la ligne de pente nous a engloutis, nous et nos vélos. Depuis le bord de la piste, j’arrivais à distinguer le sentier, large comme environ deux pneus, disparaissant au milieu des arbres apparemment infranchissables. Le sentier lui-même n’était pas vraiment un sentier mais plutôt un itinéraire reconnu comme tel. Les racines et les cailloux apparents représentaient des obstacles omniprésents qui devaient être négociés avec des freinages subtils, un bon sens de l’équilibre et un élan constant vers l’avant. Plus loin dans la forêt, les arbres se resserraient de plus en plus et la piste semblait se rétrécir encore. J’étais complètement concentré, la moindre erreur pouvant se solder par une mauvaise chute ou une collision avec un arbre. Par endroits, le sentier s’ouvrait sur une clairière demandant une grande attention lors de la traversée de zones de pommes de pin, avec leur dangereuse tendance à se défiler en roulant sous nos roues dans les passages raides. Le sentier a zigzagué à travers la forêt pendant environ 10 minutes de descente ininterrompue, difficile mais magnifique, jusqu’à ce que nous croisions et rejoignions à nouveau la piste.

Nouvelle accélération, je pouvais sentir la suspension de mon vélo qui travaillait sans relâche, absorbant les bosses et les chocs. Notre premier virage serré a été pris sans heurts. Alors que les autres m’attrapaient, j’ai accéléré légèrement et mis le poids à l’intérieur du virage, le négociant avec vitesse et stabilité, me positionnant de manière idéale pour attaquer le prochain virage qui approchait rapidement. Après plusieurs autres virages serrés, j’ai accumulé une bonne vitesse, les arbres autour de moi se sont transformés en un kaléidoscope de taches de couleurs vertes et brunes.
Le tronçon suivant nous a fait traverser la station, puis un petit village pittoresque. Les routes étaient étroites et sinueuses et c’était un plaisir de rouler sur un revêtement stable et homogène. Les pneus crochaient au revêtement sec et dur, comme s’ils étaient collés à un circuit de course. A la sortie du village, un sentier herbeux se profilait et s’allongeait au loin. J’ai laissé les maisons derrière moi dans un nuage de poussière, pédalant rapidement pour obtenir le rendement maximum de mon vélo, la combinaison de vitesse et de paysages incroyables à travers la vallée était complètement enivrante. Au loin, d’autres virages serrés nous attendaient. J’ai attaqué ces lacets aussi vite que possible, en donnant juste le coup de frein adéquat pendant que je m’inclinais vers l’intérieur du virage, avec une jambe en extension pour éviter de déraper et tomber. Lorsque vous arrivez à maîtriser le timing, vous ressentez la plus sublime impression de contrôle qui soit. Cependant, si vous vous trompez, les résultats peuvent être marrants, douloureux ou les deux ! Je dégageais un nuage de poussière dans chaque virage. Alors que je m’éloignais, je pouvais apercevoir les autres cyclistes qui traversaient notre nuage de poussière collectif, comme la cavalerie en train de charger.

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Comme sur mon snowboard, je gardais l’œil ouvert, à l’affut du moindre élément de terrain avec lequel jouer. Alors que nous approchions du début de la prochaine forêt, j’ai observé la droite du sentier et y ai déniché un saut qui s’élevait du bord du sentier avec un atterrissage sur le sentier. Inutile de préciser que je l’ai pris à pleine vitesse! La suspension de mon vélo a amorti mon atterrissage et j’ai juste eu le temps de freiner avant le dernier lacet qui débouchait sur le prochain sentier en forêt. Celui-ci était sec et large, longé de part et d’autre de grands conifères. Les rayons chauds du soleil se faisaient maintenant sentir à travers les feuillages, créant un camouflage tacheté de lumière et d’ombres sur le sol de la forêt. Le motif allait et venait au gré de la légère brise estivale, donnant l’impression que le sol de la forêt était vivant.

Ce dernier tronçon de forêt était le plus difficile, un enchaînement ininterrompu de lacets raides. Le seul moyen de les passer était d’attaquer constamment avec agressivité, en enchaînant les freinages synchronisés et un bon équilibre sur le vélo. Diriger nos vélos à travers les arbres resserrés nous donnait une intense sensation de force et de contrôle. Finalement, le sentier nous a déposés sur des marches menant à la petite cour d’une chapelle pittoresque.

L’intérieur de la chapelle était frais et paisible, alors qu’à l’extérieur les oiseaux piaillaient et les remous d’une grosse fontaine se faisaient entendre, nous priant de lever le pied et de nous reposer. La chaleur était devenue intense, nous avons enlevé nos casques couverts de poussière et rincé à l’eau nos visages transpirants, sales et souriants. Nous avions fait le plus difficile, il ne nous restait que quelques routes et chemins à descendre pour rejoindre la gare de la télécabine dans la vallée. Nous avons ri et plaisanté de nos exploits, des chutes évitées de justesse, des sauts, de la vitesse et du panorama.

Les dernières 20 minutes de vélo sur des routes larges et goudronnées nous ont donné tout le temps d’admirer le paysage, alors que les arbres s’espaçaient d’avantage et le sentier s’étirait de nouveau à flanc de coteau. Nous avions largement le temps de reconnaître l’itinéraire devant nous et d’apercevoir d’éventuels dangers, nous avons donc accéléré encore, dévalant en hurlant les chemins entre des champs couverts de fleurs. La civilisation nous a fait rencontrer un distributeur de boissons fraîches bienvenu, puis une remontée confortable en télécabine jusqu’au somment de la montagne, du repos, et du temps pour parler de notre prochaine descente et nous remémorer nos téméraires escapades remplies d’adrénaline. Nous avions tous le sentiment que nous allions apprécier le reste de la journée. Les rayons chauds du soleil s’étalaient sur le magnifique paysage, les oiseaux volaient au-dessus de nous, aussi libres que nous l’avions été pendant quelques heures, un véritable cadeau du ciel donné et pris avec reconnaissance.